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basta economist2.jpgL'Italie accrochée au regard de la presse étrangère


Pourquoi les journalistes italiens accordent-ils une grande importance à ce que disent leurs confrères européens ? Comment ces derniers analysent-ils la politique italienne ? Plusieurs grandes personnalités de la presse européenne et italienne se sont retrouvées ce lundi 13 novembre à Rome pour tenter de répondre à ces questions.

Jean-Marie Colombani, directeur de publication du Monde, et John Micklethwait, directeur de la rédaction de l’hebdomadaire britannique The Economist étaient parmi les prestigieux invités à la rencontre intitulée «Berlusconi et Prodi : la complexité italienne racontée par les médias étrangers». Celle-ci était organisée par le groupe énergétique Enel et la Fédération italienne des éditeurs de journaux.

Berlusconi et Prodi

Une chose est sûre, entre Silvio Berlusconi et Romano Prodi, les médias européens ont choisi leur camp. The Economist, justement, en est l’exemple le plus célèbre. En avril 2006, à la veille des élections législatives en Italie, l’influant newsmagazine avait mis le Cavaliere en couverture à côté du titre «Basta» (voir image ci-dessus). Cinq ans plus tôt, l'hebdomadaire avait déjà jugé l’homme d’affaires devenu politicien «inapte pour gouverner l'Italie».

Pour Giulano Ferrara, directeur du journal de droite Il Foglio, présent à la rencontre, le courant anti-Berlusconi dans la presse étrangère serait dû à un certain «conformisme» médiatique, ainsi qu’à un manque de connaissance des complexités de la politique italienne. «[Les journaux étrangers] n’ont pas compris ce qu’il s’est passé entre 1992 et 1994», a-t-il déclaré, faisant référence à mani pulite (mains propres), l’opération judiciaire contre la corruption qui a jeté le discrédit sur une grande partie de la classe politique italienne au début des années '90.

Si le directeur du Foglio a critiqué la presse étrangère pour sa position contre Silvio Berlusconi, il s’est cependant montré admiratif de The Economist, pourtant très critique contre l'ex-premier ministre.

Entre admiration et obsession

L’hebdomadaire britannique à vocation mondiale vend quelques 15.000 copies en Italie. Mais il n’est pas le seul à avoir de l’influence dans la péninsule. En effet, les journalistes italiens citent régulièrement des articles du Financial Times, du Monde, du Figaro ou encore du Spiegel qui parlent de leur pays.

«Il y a toujours eu un certain amour pour tout ce qui vient de l’étranger dans la presse italienne», a expliqué Paolo Garimberti, éditorialiste au quotidien italien de centre-gauche La Repubblica. «Je pense que nous portons une attention exacerbée à ce qui ce dit dans la presse internationale.»

Pour l’éditorialiste, il est «compréhensible» que la presse italienne commente une couverture de The Economist qui affirme que Silvio Berlusconi est «inapte à gouverner», mais pas de faire des débats, comme cela arrive souvent, sur n’importe quel commentaire sportif ou politique qui critique quelque chose en Italie. Pour lui, les Italiens ont «la peau trop fine».

Que vaut la presse italienne ?

Cette révérence devant la presse étrangère pose inévitablement la question de la qualité de la presse italienne. Paolo Garimberti a affirmé que, même s'il manque une tradition de journalisme d’investigation en Italie, «comparée à d’autres pays, [la presse italienne] est assez bonne». Pour sa part, John Micklethwait a déclaré qu’elle «semble assez vibrante, et il ne faut pas s’inquiéter pour elle», même si elle serait «légèrement encline à des théories de complot».

Les différents intervenants ont relativisé l’importance que la presse étrangère a en Italie, soulignant que ce phénomène a lieu aussi ailleurs. Paolo Garimberti a raconté qu'un ministre britannique se serait lamenté devant lui de la tabloïdisation de la presse anglaise, et a souligné, avec ironie : «la presse des voisins est toujours meilleure.»

Opinion publique internationale

«Il ne faut pas croire qu’il n'y a qu’en Italie qu’on est attentif à ce qui s’écrit hors des frontières», a déclaré Jean-Marie Colombani. Pour le directeur de publication du Monde, la presse étrangère est de plus en plus prise en considération en Europe, signe que «nous sommes aussi dans une période ou, à travers la presse notamment, se construit peut-être une opinion publique européenne».

John Micklethwait est également de l’avis que la presse s’internationalise, mais il voit cela différemment que son confrère du Monde. Fidèle à la théorie libérale de la répartition des tâches au niveau mondial, dont l'Economist est un fervent défenseur, le rédacteur en chef britannique a prédit que, de plus en plus, les lecteurs iront chercher les informations là ou elles sont les meilleures.

Corentin Wauters
15 novembre 2006