Une adhésion qui divise
Le dernier grand obstacle au démarrage des négociations d’adhésion entre l’Union européenne et la Turquie, à savoir la non-reconnaissance de la République de Chypre par le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan, a été levé le mercredi 21 septembre.
A cette occasion, les 25 ont adopté une contre-déclaration par laquelle ils répondent à la déclaration unilatérale d’Ankara du 29 juillet. Dans cette dernière, le gouvernement d'Erdogan étendait le protocole d’union douanière aux dix nouveaux Etats membres, y compris Chypre, mais confirmait ne pas reconnaître le gouvernement de Nicosie. La réponse des Vingt-cinq n'a pas fait de la reconnaissance de Chypre une condition préalable au début des négociations, mais une condition nécessaire pour leur conclusion positive. Cette étape, avec le bras de fer de dernière minute, a permis aux négociations de démarrer comme prévu le 3 octobre.
La déclaration du 29 juillet offrait une dernière motivation aux gouvernements opposés à cet élargissement. Parmi ceux-ci, l’Autriche, qui continue encore aujourd’hui a préférer un «partenariat privilégié». En revanche, d'autres continuent à soutenir la candidature turque, expliquant que la position géostratégique du pays donnerait une plus grande efficacité aux efforts de politique extérieure mis en œuvre par l'Union dans des régions de grande importance. Dans le bassin de la mer Rouge, dans le Caucase méridional et en Asie centrale, l'Union n'a pas encore obtenu les résultats espérés. La Turquie, pour des raisons de géographie, de culture, de religion et de langue, pourrait augmenter les chances de succès.
Outre le rôle de l'Union dans le champ de la politique de sécurité, Ankara pourrait fournir une valeur ajoutée au poids économique de l'Europe dans le reste du monde. Le pays est très grand, il possède des ressources considérables et une force de travail jeune. Avec une population de 70 millions de personnes et un pouvoir d'achat qui devrait augmenter constamment, le potentiel turc pourrait contribuer à tirer l'économie européenne hors de la stagnation.
Mais les données démographiques et économiques du pays ne convainquent pas tout le monde. Une population jeune et en augmentation ne constituerait une vraie opportunité que s'il est accompagné d'une montée du taux d'emploi. Et cela n'est pas le cas de la Turquie, dont les chiffres dans ce domaine sont beaucoup plus bas que ceux des pays d'Europe centrale et de l'Est qui ont rejoint l'Union en 2004. Le problème n'est pas seulement la quantité, car le potentiel économique d'un pays dépend aussi de la qualité de sa force de travail. De ce point de vue, la Turquie part d'une position beaucoup plus faible, avec de très faibles investissements destinés aux processus d'alphabétisation.
A ces considérations se joignent celles sur la croissance économique, qui a enregistré ces dernières années des pics très haut - de 5 à 7% - mais que les analystes ne voient pas durer très longtemps. Les raisons principales seraient l'incertitude avec laquelle Ankara affronte le profond dualisme économique d'un secteur agricole grand et très pauvre, et d'un secteur moderne concentré dans une poignée de régions occidentales seulement.
Tous ces facteurs devraient progressivement réduire d'importance, justement grâce aux négociations avec l'Union. La durée des négociations devrait être assez longue - de 10 à 15 ans - pour permettre des stratégies correctives efficaces, comme il en a été pour les précédents élargissements. Bien sûr, une éventuelle adhésion de la Turquie requérrait aussi quelques modifications à l'organisation de l'UE. Les dimensions géographiques et démographiques du pays pourraient lui donner un poids supérieur à celui d'autres Etats membres dans le processus décisionnel (on pense au système de calcul des votes au Conseil et à la répartition des sièges au Parlement). L'écart économique avec les autres régions de l'Union risquerait en outre de dévier vers la Turquie le gros des fonds structurels.
Un processus fatiguant mais indispensable, surtout pour ceux qui retiennent que le plus grand défi de l'Union est de se débarrasser de l'image d'un "club chrétien" fermé. L'adhésion de la Turquie confirmerait la nature de l'Union comme une société ouverte et tolérante, qui tire ses forces de sa diversité et est maintenue ensemble par des valeurs communes comme la liberté, l'Etat de droit et le respect des droits de l'homme.
Giuseppe Rizzo
Mise à jour le 4 septembre 2005