Rome, base de recherche académique internationale
Une nouvelle année académique s'ouvre pour la vingtaine d'instituts étrangers à Rome. Créés comme pied-à-terre pour les archéologues et artistes en séjour dans la Ville éternelle, ils accueillent des boursiers et contribuent à la vie culturelle de la capitale italienne. Voyage dans ces campus d'excellence à l’ombre du Colisée.
En 1666, Jean-Baptiste Colbert, ministre de Louis XIV, fonde l’Académie de France, la première académie étrangère à Rome. L'objectif est de permettre à de jeunes artistes français de parfaire leur formation au contact des chefs-d’œuvre antiques et modernes dont regorge la ville. L’institut, qui déménage à son emplacement actuel à Villa Médicis sous Napoléon, reste la seule académie étrangère pendant plus de deux siècles.
Pendant la deuxième moitié du XIXe siècle, cependant, quand Rome devient la capitale du nouveau Royaume d’Italie, une explosion de découvertes archéologiques attire de nombreux chercheurs étrangers, entraînant la création de toute une série de nouvelles académies nationales. L’Institut prussien d’archéologie (le futur Institut allemand) est fondé en 1871, suivi en 1873 de l’Ecole française, crée en complément de Villa Médicis pour les archéologues. Viennent ensuite les académies autrichienne (1881), américaine (1894), hongroise (1894)... jusqu’à l’ouverture d’un institut canadien en 1978.
Aujourd’hui, Rome compte 23 instituts de 18 différents pays. «La ville est exceptionnelle par la quantité de ces structures d’accueil, plus encore qu’Athènes», souligne le Professeur Walter Geerts, directeur de l’Académie belge et président de l’association regroupant les instituts d’histoire et d’archéologie étrangers, italiens et pontificaux. «Les académies de Rome sont comme une base de recherche internationale au Pole Nord ou au Pole Sud. Sauf qu’au lieu d’étudier l’Arctique ou l’Antarctique, nous nous trouvons sur un terrain avec plus de 2.000 années d’histoire... et nous bénéficions d’un climat plus tempéré», explique le professeur.
Des britanniques à Rome
Fondée en 1901 à l’instigation d’un groupe de chercheurs britanniques, la British School at Rome (l'académie britannique de Rome) est logée dans un bâtiment néoclassique derrière le parc de Villa Borghese, à proximité de nombreuses autres académies nationales (voire la galerie photos des académies). Plus de cent ans après son ouverture, elle continue à soutenir les chercheurs britanniques en séjour à Rome. «Nous fournissons un soutien logistique pour le travail de terrain, comme des camionnettes et du matériel, ainsi que le soutien de notre personnel expérimenté», raconte Stephen Kay, un archéologue et chercheur à l’institut.
La British School conduit également ses propres projets archéologiques. Elle clôture actuellement une vaste étude sur la Vallée du Tibre et elle vient de commencer de nouvelles fouilles dans les ports de Claudius et de Trajan à Fiumicino, à quelques encablures de l’aéroport international Leonardo da Vinci. L’institut possède également un matériel de pointe pour les prospections géophysiques. «Dans le cadre de notre programme de géophysique, mené en partenariat avec l’Université de Southampton, nous effectuons une dizaine de sondages par an pour des entités privées et publiques en Italie», explique Stephen Kay.
Des archéologues, mais pas seulement
Un des autres rôles fondamentaux de la British School est d’accueillir des boursiers pour des périodes allant de trois mois à un an. Des archéologues, des historiens... mais pas seulement. L’institut accueille également depuis son origine des artistes, comme le font d'ailleurs la majorité des académies étrangères de Rome. Près de la moitié des résidents font partie du programme Beaux-Arts. Ce sont des peintres, sculpteurs, architectes, artistes vidéo... Ils sont sélectionnés par concours et proviennent pour la plupart du milieu de l’art contemporain britannique, mais aussi des pays du Commonwealth, avec lesquels la British Academy à Londres, qui chapeaute la British School de Rome, à des accords.
«Ceux qui obtiennent un prix ont beaucoup de chance», souligne Helen Baker, une artiste de Newcastle, dans le nord de l’Angleterre, pensionnaire à la British School entre Avril et Juin cette année. Elle a gagné une bourse distribuée par l'Abbey Foundation, une fondation privée. «Tout le monde doit avoir une raison de venir ici. Quand j’ai postulé, j'ai pensé à la façon dont les matériaux contiennent une spiritualité, à leur discours spirituel pour les gens et à la façon dont celui-ci fonctionne», raconte-t-elle.
Helen Baker, qui enseigne normalement à l’université pour gagner sa vie, s’est vue attribuer une bourse de 700 livres sterling (environ 1.400 euros) par mois et un grand appartement-atelier de 35m2. Elle bénéficiait également d'une pension complète. «C’est génial, il ne faut pas cuisiner, laver son linge ou faire le nettoyage. Le poids des tâches quotidiennes enlevé, cela permet de se concentrer sur son travail», s'exclame-t-elle. Un sentiment partagé par presque tous les pensionnaires, même si pour certains la situation peut même être «trop confortable». «Pour la créativité, affirme Stephen Wilson, un autre boursier, cela peut avoir un effet contraire. L’environnement est intéressant, mais il peut parfois paraître irréel. Quelqu’un l’a même qualifié de ‘Disney World académique’».
Vue sur tout Rome
L’aspect «irréel» de l’expérience des pensionnaires dans les académies de Rome est plus palpable encore à l’Académie de France. La Villa Médicis, où l’institut est logé, est un somptueux palais ayant appartenu à Ferdinand I de Medicis, Grand-duc de Toscane. Perché sur le haut de la colline du Pincio, il surplombe tout le centre de Rome, qui ressemble à une maquette à ses pieds. Les pensionnaires – pas plus de 25 sont accueillis en même temps – sont choisis par un jury composé des présidents de grandes institutions culturelles et académiques françaises. Ils ont de larges appartements – parfois leur propre bungalow – et profitent du site avec ses larges jardins privés.
Mickaël Szanto, un historien de l’art en séjour à l’Académie de France pour 18 mois, remarque que fonction de la Villa aujourd’hui n’est pas fort éloignée de sa fonction originale. «A l’époque de Ferdinand de Medicis, la Villa était tournée vers l’intérieur», explique-t-il, indiquant la différence entre la façade avant austère et la façade intérieure richement ornée. «C’était un endroit ou le Prince pouvait se retirer et être à l'écoute de ses sens. C’est encore comme ça aujourd’hui, ajoute-t-il, sauf que c’est aussi un laboratoire expérimental ouvert à l’extérieur : Il y a des spectacles, les résidents passent du temps ensemble, nous avons de bourses importantes et nous pouvons travailler librement. Le séjour peut être un tournant dans la carrière d’un pensionnaire, comme il lui permet de rebondir après une période de maturation et de repos.»
Lors d’une promenade dans les jardins de la Villa, Mickaël Szanto tombe sur Franck Bedrossian, un compositeur. Les deux pensionnaires passent une demi-heure à parler du concert de Bedrossian la veille et discutent ensuite de la place de la musique contemporaine dans la société. Les résidents de l’Académie de France, comme dans les autres académies, parlent avec enthousiasme des échanges avec leurs pairs. «Il y a une vraie curiosité entre les pensionnaires. Même si ce que quelqu’un fait est à des années lumières de ce quelqu’un d’autre fait», soutient Mickaël Szanto.
Portes ouvertes
La présence à Rome d’une élite de chercheurs et d’artistes étrangers contribue à la vie académique et culturelle locale. «Les Académies étrangères offrent [aux instituts italiens] des opportunités intéressantes de débat et leurs archéologues ont d’excellents rapports avec les membres des nos instituts», souligne le professeur Letizia Pani Ermini, actuelle présidente de la Società Romana di Storia Patria, un institut italien, et prédécesseur de Walter Geerts à la présidence de l’union des instituts de Rome.
Mais le rôle des académies étrangères ne s'arrête pas au cercle fermé des professeurs et des étudiants. Loin d’être des forteresses académiques fermées à l’extérieur, elles organisent régulièrement des expositions, des conférences et autres événements ouverts au public, souvent gratuitement. Les sujets des conférences sont parfois très pointus et les expositions d’art ne sont pas toujours tout-public, mais certains événements attirent néanmoins des foules. Un meeting d’art performance (une sorte d’art éphémère né dans les mouvements d'avant-garde du XXe siècle) organisé par des résidents à la British School le printemps dernier a attiré des centaines de curieux. Parmi eux, Elizabetta Rincetti, une italienne qui fréquente régulièrement les instituts allemands, américain et britannique. «Les académies étrangères sont un enrichissement pour la scène culturelle romaine», déclarait-elle.
Nouvelle saison
Avec l’ouverture de la nouvelle année académique, des chercheurs et des artistes des quatre coins de l’Europe et au-delà arrivent à Rome. Avec ceux dont le séjour continue depuis l’année dernière, ils contribueront à la vie artistique et académique de la cité. La plupart y laisseront un peu de leur propre pays et de leur personnalité et, quand ils retourneront dans leur pays, ramèneront quelque chose de la Ville éternelle et de leur expérience privilégiée de pensionnaire à Rome.
Corentin Wauters
27 septembre 2007