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myasoyedov-carnival in rome, 1839 - 150.jpgIl était une fois le Carnaval de Rome...


Autrefois une pièce centrale du folklore Romain, le Carnaval de la ville éternelle a disparu, laissant peu de traces de son histoire animée.






Si on vous dit carnaval, vous penserez sans doute à Venise, à Rio, à la Nouvelle-Orléans... sûrement pas à Rome. Aujourd’hui, les célébrations du Mardi Gras dans la ville éternelle se limitent à quelques fêtes pour enfants et célébrations privées. Cependant, il y a un siècle et demi, Rome possédait un des carnavals les plus notoires au monde. Les nobles de toute l’Europe affluaient pour assister à un événement décrit par des écrivains tels que Goethe et Dickens.

Pendant les onze jours précédant le Carême, les Romains pouvaient oublier les règles de bonne conduite habituelles (sauf les vendredis et les samedis, pendant lesquels les bals masqués et les courses étaient interdits). «Le carnaval est une fête qui, à vrai dire, n'est pas donnée au peuple mais que le peuple se donne à lui-même. On donne seulement ici le signal que chacun peut être aussi déraisonnable et fou qu'il le souhaite, et qu'en dehors des horions et des coups de couteau, tout est permis», écrivit Goethe en prélude d'une description détaillée des événements en 1788.

Déguisements

De nombreux participants portaient des masques et des déguisements. Le costume de Polichinelle, inspiré d’un personnage de la Commedia dell’Arte, était répandu, et beaucoup d'hommes se travestissaient en femme. D’autres choisissaient des costumes plus originaux (et parfois satiriques) en fonction de leur imagination et de leur audace. Pendant le Carnaval, il était même permis de se moquer du clergé, ce qui à d’autres périodes de l’année pouvait valoir aux impertinents d’être arrêtés.

De nombreuses performances théâtrales et des farces égayaient les rues. Le langage vulgaire était courant, donnant à ses auteurs le plaisir d’outrepasser les règles de bonne conduite. Une autre tradition consistant à jeter des dragées aux amandes appelées confetti (ou un substitut minéral bon marché), tant aux connaissances qu’aux inconnus, donnait souvent lieu à des batailles rangées. Mais bien qu’elles puissent paraître violentes, elles se déroulaient généralement dans la bonne humeur.

Selon Charles Dickens, qui participa au Carnaval de 1848, les festivités provoquaient «un abandon si parfait, si contagieux, si irrésistible, que le plus modéré des étrangers lutte au milieu des fleurs et des confiseries, comme le plus sauvage des Romains, et ne pense à rien d’autre jusqu’à quatre heures». Quatre heures, c’était le moment où, chaque soir, les forces de l’ordre commençaient à dégager le chemin pour la pièce de résistance du Carnaval : la course des chevaux de Barbarie.

Le Corso

A partir du milieu du XVe siècle, la course de chevaux avait lieu sur la via del Corso, la rue longue d'un kilomètre et demi allant de la piazza del Popolo à la piazza Venezia. Elle s’appelait encore la via Lata, son nom de l’antiquité, quand le Pape Paul II décida d’y déplacer les célébrations. Jusqu’alors, les événements (principalement des corridas et des joutes) se tenaient à Platea in Agone (aujourd’hui piazza Navona) et à Monte Testaccio, près des murs au sud-ouest de la ville.

Pendant le Carnaval, la via del Corso changeait complètement d’aspect. Des tapis et des tissus de couleur pendaient à chaque fenêtre des somptueux palazzi bordant la rue. «Les bâtiments semblaient s’être mis à l’envers, et d’avoir toute leur gaieté tournée vers la voie publique», commenta Dickens. Les balcons étaient bondés de gens, certains ayant payé pour le privilège de voir la course d'en haut.

La course

La course de chevaux de Barbarie, qui tenait son nom des chevaux bas et musclés qui y participaient, commençait à la piazza del Popolo, où des grandes tribunes étaient érigées, et finissait sur piazza Venezia. Il n’y avait pas de jockeys ; les chevaux étaient poussés à courir par l’espoir de trouver de l’avoine à l’autre bout... et par les boules hérissées de piques en métal attachées à eux avec des ficelles. Alors qu’ils fonçaient à travers le bruit assourdissant et une via del Corso rendue extrêmement étroite par les carrosses et les foules, les accidents n’étaient pas rares.

Le vainqueur de la course remportait le Palio, un étendard précieux attaché au bout d’un poteau. Les prix – un pour chaque course – étaient payés par les Juifs en échange du droit de ne pas courir eux-mêmes. En effet, les épreuves comprenaient la course des jeunes juifs et la course de vieux juifs avant que le Pape Clément IX ne mette fin à cette coutume barbare en 1667.

Moins brutale et plus charmante que les courses, l’événement des moccoletti marquaient la fin du Carnaval. Après la dernière course du dernier jour, quand la nuit commençait à tomber sur la ville, chaque personne allumait une bougie – un moccolo – qu’elle tenait en main, attachait à un carrosse ou suspendait à un palazzo, illuminant tout le Corso de lumière vacillante. Ensuite, chacun essayait d’éteindre la flamme de son voisin, soit en soufflant dessus soit à l’aide d’un mouchoir, s’adonnant au gai combat de masse.

Autorité papale

Les célébrations profanes du Carnaval avaient lieu, assez curieusement, dans une ville soumise à l’autorité des papes. Certains souverains pontifes protestèrent contre cette licence, mais il semblerait qu’ils ne firent pas beaucoup pour l’arrêter, certains sponsorisant même les festivités. Sous Paul III (1534-1549), les célébrations furent particulièrement grandioses, avec des cavalcades spéciales s’ajoutant aux courses habituelles. Jules III (1550-1555) organisa aussi de grandes courses, des spectacles et des fêtes au Capitole auxquelles les plus belles femmes de Rome étaient conviées.

Sixte V se montra moins indulgent. Pendant son pontificat, marqué par le banditisme et l’anarchie, des piloris furent construits sur les places publiques pour punir les fauteurs de trouble. Des barrières furent également érigées afin de prévenir des accidents pendant les courses de chevaux. Clément IX et Benoît XIII tentèrent aussi de limiter les réjouissances, et en 1747 Benoît XIV accorda des indulgences plénières à ceux qui participèrent à une célébration religieuse de trois jours pendant le Carnaval dans le but de tenir les gens à l’écart des festivités.

Certaines années, le Carnaval fut même annulé. Cela pouvait arriver pendant les années du Jubilée, lors de la mort d’un pape ou quand une révolte populaire était crainte. Cependant, malgré la relation particulière du Carnaval avec les autorités religieuses, l’événement survécut pendant de nombreux siècles. Ce n’est en fait qu’après le recul du pouvoir des Papes, quand Rome fut annexée par le nouvel Etat italien, que le festival prit fin.

La fin

Le glas sonna pour la fête folklorique en 1874 après qu’un enfant fut tué pendant une course de chevaux. Cet événement tragique (quoique pas inhabituel) eut lieu devant les yeux de la famille royale, et le roi Victor Emmanuel II mit une fin définitive à la course.

Les festivités du Carnaval continuèrent pendant quelques années malgré la disparition de leur événement central. Le guide Baedeker pour l’Italie centrale, publié en 1897, conseille ses lecteurs – surtout les femmes – de ne pas s’aventurer dans les alentours du Corso pendant les jours précédant le Mercredi des Cendres. Mais ce n’étaient là que les dernières convulsions d’une célébration qui disparaîtrait bientôt complètement, laissant un nom de rue – via del Corso, ou «rue de la course» – comme un de ses seuls souvenirs.

Corentin Wauters
1 février 2007
Image : Un Carnaval à Rome, A. Myasoyedov, 1839


Cet article est paru en anglais dans la revue mensuelle The Roman Forum